top of page

Ginchin FUNAKOSHI

Photo du rédacteur: fabrice uhlmann
fabrice uhlmann
13 oct.
7 min de lecture

Gichin Funakoshi (1868-1957) est présenté, dans la littérature des fédérations qui s'en réclament, comme le fondateur du karaté moderne et le créateur du style Shotokan, la forme de karaté la plus pratiquée au monde. Cette formulation mérite d'être décomposée : ce qui est établi, c'est qu'il a joué un rôle central dans la diffusion du karaté hors d'Okinawa et dans sa transformation en discipline éducative et philosophique. Ce qui relève davantage de la reconstruction, c'est l'idée d'une création ex nihilo. La question que cette analyse doit résoudre est donc la suivante : comment un pratiquant formé dans l'ombre de maîtres okinawaiens est-il devenu, au Japon métropolitain, l'architecte d'un karaté-do sportif distinct des arts de combat dont il était issu ?


En bref

Gichin Funakoshi naît le 10 novembre 1868 à Shuri, sur l'île d'Okinawa, et meurt à Tokyo le 26 avril 1957.

Il apprend les arts de combat okinawaiens auprès d'Anko Asato à partir d'environ onze ans, puis d'Anko Itosu.

En 1922, à 54 ans, il présente le karate d'Okinawa lors de la première exposition d'éducation physique parrainée par le ministère de l'Éducation japonais.

Le Shotokan qu'il transmet se distingue des arts martiaux traditionnels par l'abandon des applications de combat codifiées et des techniques dangereuses par une orientation éducative, sportive et philosophique.

Son titre de Renshi, éclaire en partie ce dépouillement technique.


Une formation okinawaise sous influences multiples

La jeunesse de Funakoshi se déroule dans un contexte où le terme « karaté » n'existe pas encore sous sa forme actuelle. On parle alors de tode ou de te, un ensemble de pratiques de combat locales dont la transmission est fragmentée et souvent privée. Vers onze ans, il devient l'élève d'Anko Asato, un lettré et fonctionnaire de Shuri. Cette filiation est déterminante : Asato n'est pas seulement un combattant, c'est un homme de culture, ce qui oriente précocement la pratique de Funakoshi vers une dimension intellectuelle et morale.

Il suit également l'enseignement d'Anko Itosu, figure majeure de la modernisation du te à Okinawa. Itosu est connu pour avoir introduit l'enseignement du karaté dans le cadre scolaire okinawaiens, en structurant des enchaînements adaptés à des élèves nombreux. C'est de cette école que proviennent les premiers kata que Funakoshi enseignera plus tard au Japon. La distinction est importante : la matière technique de Funakoshi est largement héritée d'Itosu, tandis que sa posture philosophique et sa méthode de transmission porteront sa marque propre.

Funakoshi est un homme éduqué. Il envisage un temps des études de médecine et réussit l'examen d'entrée, avant que la situation financière de sa famille ne l'en détourne. Cette formation intellectuelle explique en partie sa capacité à écrire, à théoriser et à dialoguer avec les institutions japonaises, compétence rare chez les pratiquants okinawaiens de sa génération.


De l'école okinawaienne au ministère japonais

Le tournant se situe en 1922. À 54 ans, Funakoshi présente le karate d'Okinawa lors de la première exposition d'éducation physique parrainée par le ministère de l'éducation japonais, aujourd'hui nommé ministère de l'Éducation, de la Science, des Sports et de la Culture . Cette démonstration est présentée comme la première présentation publique du karate au Japon métropolitain.

Ce point est souvent minimisé. Le parrainage ministériel n'est pas un détail protocolaire : il inscrit la discipline dans un cadre institutionnel et éducatif, et non dans celui du défi ou du duel. Funakoshi ne se rend donc pas au Japon comme un maître de combat cherchant des élèves, mais comme un représentant d'une pratique sportive susceptible d'intégrer le système éducatif scolaire. Cette position conditionne la suite : pour être acceptée par les institutions, la discipline doit se présenter comme une éducation physique et morale, non comme un art de tuer.

Le contexte de l'ère Meiji puis de l'ère Showa est ici structurant. Le Japon métropolitain valorise alors les pratiques corporelles intégrées à la formation du citoyen, à l'image du judo de Jigoro Kano, dont la méthode pédagogique et le vocabulaire (do, ceintures, randori) servent de modèle. La rencontre entre Funakoshi et Kano est documentée dans la tradition des fédérations, mais son contenu exact et ses effets précis sur la formalisation du karaté-do relèvent d'une interprétation largement postérieure. Ce qui est établi, c'est que le judo fournit alors un cadre structurel de légitimité auquel les "arts de combat" souhaitant s'institutionnaliser doivent se conformer.


Le Shotokan : un art martial traditionnel ou une discipline nouvelle ?

C'est ici que se joue la distinction la plus mal comprise. Le Shotokan n'est pas, une école ancienne (koryu) au sens des arts martiaux traditionnels japonais. Ces derniers se caractérisent par la transmission de techniques de combat éprouvées, incluant des applications codifiées (bunkai), des projections, des clés articulaires, des frappes à des points vitaux et, dans certaines traditions, un travail interne (ki, respiration, posture). Le Shotokan de Funakoshi, tel qu'il le formalise pour l'enseignement de masse, abandonne ou met en retrait une grande partie de ces applications et techniques et transmissions pour se concentrer sur les kata, les formes de base (kihon) et une pratique orientée vers le développement physique et personnel.

Plusieurs facteurs expliquent ce choix. Le premier est institutionnel : pour être enseigné dans les écoles et les universités japonaises, un "art de combat" devait pouvoir être pratiqué sans risque majeur et sans finalité guerrière explicite. Le deuxième est lié au niveau de Funakoshi lui-même. Il est reconnu qu'il était seulement Renshi, un titre qui, dans la hiérarchie des arts martiaux japonais, correspond à un niveau élevé mais loin du sommet de la transmission d'une école ancienne. Cette position l'incitait à se présenter comme un éducateur et un transmetteur technique, non comme le détenteur d'un savoir profond et ésotérique du combat.

Ainsi, toutes les techniques véritablement efficientes ou pouvant être dangeureuses ont été retirées du tode afin de pouvoir être enseigné aux écoliers japonais.

Le troisième facteur est philosophique. Funakoshi développe une conception du karaté comme voie (do), avec des principes tels que le respect, la maîtrise de soi et la non-violence. Cette orientation, cohérente avec l'esprit de l'époque, transforme la nature même de la pratique : on ne s'entraîne plus principalement pour se battre, mais pour se construire. Le karaté-do qui en résulte est donc moins une continuation directe des arts de combat Okinawaïens qu'une reformulation éducative de ceux-ci.


Cette distinction a une conséquence concrète pour le pratiquant d'aujourd'hui. Un karatéka formé dans un dojo Shotokan qui cherche les applications complexes de combat des kata (clés, projections, kyusho...) ou des concepts internes de la pratique martiale, doit se tourner vers d'autres styles ou vers un travail de recherche personnel, car la transmission Shotokan étant celle d'un sport de combat standard ne les inclut pas. À l'inverse, celui qui recherche une pratique structurée, compatible avec une pratique sportive et compétitive, et orientée vers le développement personnel, y trouve un cadre cohérent.


Les relations avec les autres maîtres : une tension documentée

Les relations entre Funakoshi et d'autres maîtres Okinawaïens, notamment Choki Motobu, sont souvent présentées comme conflictuelles. Motobu, réputé pour ses qualités de combattant et pour une approche plus directe du combat, incarne une conception du karaté différente de celle de Funakoshi. Les récits de leurs désaccords circulent largement dans la littérature martiale, mais leur contenu précis et leur intensité varient selon les sources, souvent partisanes. Il est donc prudent de retenir qu'il existait des conceptions concurrentes du karaté à cette époque, et que la version de Funakoshi n'était pas la seule possible.

Cette concurrence éclaire la construction du Shotokan. Funakoshi n'a pas simplement transmis un art existant : il a sélectionné, simplifié et réorganisé un ensemble de pratiques pour les rendre enseignables à grande échelle.


Un héritage à double tranchant

L'héritage de Funakoshi est double. D'un côté, il a permis la diffusion mondiale du karaté et sa reconnaissance comme discipline éducative. De l'autre, cette diffusion s'est faite au prix d'un appauvrissement technique relatif par rapport aux arts de combat Okinawaïens d'origine. Son fils, Funakoshi Gigo, a joué un rôle important dans la structuration du Shotokan tel qu'il est pratiqué aujourd'hui, notamment dans la formalisation des techniques et l'organisation de l'enseignement. Cette contribution est parfois sous-estimée au profit de la figure paternelle.

Pour le praticien, la question n'est pas de savoir si Funakoshi a « inventé » le karaté, mais de comprendre ce qu'il a transmis et ce qu'il a laissé de côté. Le Shotokan est une discipline cohérente, mais elle ne couvre pas l'ensemble du champ de l'art du combat Okinawaïen. Cette limite n'est pas un défaut : c'est un choix, dont la connaissance permet de situer sa pratique et d'orienter sa recherche.


FAQ

Funakoshi a-t-il vraiment créé le karaté ?

Non, au sens strict. Il a formalisé et diffusé une version éducative du karaté okinawais, en s'appuyant sur l'enseignement d'Anko Itosu et d'Anko Asato. Le terme « fondateur du karaté moderne » est une convention des fédérations, pas une description historique exacte.

Pourquoi le Shotokan a-t-il abandonné les applications de combat ?

Principalement pour des raisons institutionnelles et pédagogiques. Pour être enseigné dans les écoles et universités japonaises, le karaté devait être praticable sans risque et orienté vers la formation du caractère. Le grade de renshi de Funakoshi, qui n'était pas le sommet d'une transmission d'école ancienne, l'incitait également à se positionner comme éducateur.


Quelle est la différence entre le karaté de Funakoshi et les arts martiaux traditionnels ?

Les arts martiaux traditionnels japonais transmettent des techniques de combat codifiées, incluant projections, clés et frappes à des points vitaux, ainsi que, dans certaines traditions, un travail interne. Le Shotokan de Funakoshi met ces applications en retrait au profit des kata, du kihon et d'une finalité de développement personnel.

Le rôle de Funakoshi Gigo est-il reconnu ?

Il est souvent minimisé. Funakoshi Gigo a contribué à la structuration technique et organisationnelle du Shotokan tel qu'il est pratiqué aujourd'hui. Sa contribution mérite d'être distinguée de celle de son père.


Ce qu'il faut retenir

L'histoire de Gichin Funakoshi est celle d'une transmission transformée par son contexte. Formé à Okinawa auprès de maîtres dont il hérite la matière technique, il devient au Japon l'architecte d'une discipline éducative, le karaté-do, dont le Shotokan est la forme la plus diffusée. Cette transformation, largement déterminée par les attentes du ministère de l'Éducation japonais et par le modèle du judo, explique à la fois la réussite mondiale du karaté et l'écart qui le sépare des arts de combat okinawaiens d'origine. Pour le pratiquant, la connaissance de cette genèse permet de situer sa pratique avec précision et d'orienter sa recherche en conséquence.


 
 
 

Posts récents

Voir tout

Commentaires


© 2024 Tenchi Chushin Ryu. 

bottom of page