Gichin Funakoshi et Chōki Motobu : le jour où le karaté a choisi entre le sport et la tradition martiale
- fabrice uhlmann

- 15 juil.
- 4 min de lecture
Lorsque l'on raconte aujourd'hui l'histoire du karaté, un nom revient presque systématiquement : Gichin Funakoshi. Présenté comme le père du karaté moderne, il est devenu l'image internationale d'un art martial désormais pratiqué par des millions de personnes à travers le monde.
Mais l'histoire du karaté n'a jamais été aussi simple.
Avant que le karaté ne devienne une discipline sportive enseignée dans les universités japonaises, avant qu'il ne remplisse les dojos du monde entier et avant qu'il ne devienne une discipline olympique, il était une pratique de combat née à Okinawa. Une pratique où la question essentielle n'était pas de gagner un combat selon un règlement, mais de posséder des outils permettant de faire face à une situation réelle.
Dans cette autre vision du karaté apparaît une figure beaucoup plus controversée et beaucoup moins connue du grand public : Chōki Motobu.
Motobu appartenait à une époque où le karaté n'était pas encore une méthode d'éducation physique. Il n'était pas une activité scolaire, ni une discipline sportive codifiée ou compétitive.
Il était un art de combat transmis par des hommes qui cherchaient avant tout l'efficacité.
Sa réputation s'est construite sur la pratique. Motobu était connu pour son approche pragmatique, son intérêt pour le combat libre et sa volonté de tester les techniques dans des situations concrètes. Là où certains voyaient dans les kata des formes à reproduire, lui cherchait les principes, les applications cachées, les mécanismes de frappe, de contrôle et de déséquilibre.
Cette différence de conception allait devenir la plus grande fracture de l'histoire du karaté.
Au même moment, Gichin Funakoshi poursuivait une autre ambition...
Lorsqu'il introduisit le karaté sur le territoire japonais continental, il comprit rapidement qu'une discipline originaire d'Okinawa ne pourrait se développer qu'en étant adaptée aux structures japonaises modernes.
Il a donc retiré de sa pratique toutes les techniques pouvant être dangereuses (donc efficaces) afin qu'elle puisse être enseignée à grande échelle dans les écoles japonaises. Son karaté fut alors présenté comme une méthode d'éducation physique scolaire, de discipline personnelle et de formation morale, et plus comme un art martial. Cette transformation fut un immense succès.
Grâce a la vulgarisation de Funakoshi, le karaté quitta les cercles restreints d'Okinawa pour entrer dans les écoles et les universités japonaises. Il devint accessible à des milliers de jeunes pratiquants, puis se diffusa progressivement dans le monde entier.
Mais cette réussite eut une conséquence : en diffusant une version sportive du karaté, accessible au plus grand nombre, le grand public s'est persuadé que cette pratique, dépourvue de son essence martiale originelle, était LE véritable karaté traditionnel.
C'est ici que la comparaison entre Funakoshi et Motobu devient intéressante.
Car les deux hommes ne représentaient pas simplement deux styles différents.
Ils incarnaient deux visions du karaté.
Funakoshi voyait dans le karaté un moyen d'élever l'individu par la discipline, l'éducation et la maîtrise de soi. Il cherchait à inscrire cette pratique dans une société moderne.
Motobu représentait une conception plus ancienne : celle d'un art où la valeur première restait l'efficacité en combat.
C'est là que la question de leur niveau respectifs et de leurs titres martiaux vient également alimenter cette opposition.
Dans le système de reconnaissance du Dai Nippon Butokukai, la plus haute instance martiale de la planète, les titres de Renshi, Kyōshi et Hanshi correspondent à une hiérarchie d'expertise et de reconnaissance martiale. Dans cette classification, le titre Renshi correspond à la "maitrise extérieure" la maîtrise physique et technique, le titre de Hanshi correspond à la maitrise intérieure unifiée, intégrant la maitrise de tous les enseignement qu'ils soient ésotériques, stratégiques ou initiatiques.
Selon cette lecture, le fait que Chōki Motobu ait été reconnu Hanshi alors que Gichin Funakoshi n'était que Renshi, constitue l'élément justifiant que sa transmission ne fut qu'uniquement technique et dépourvue d'initiation.
Cette réalité contraste avec l'image moderne où Funakoshi est souvent présenté comme l'autorité absolue du karaté mondial. Une image qui doit beaucoup à son rôle historique dans la diffusion du karaté sportif, mais qui soulève une question fondamentale sur l'enseignement du karaté, ne faudrait-il pas faire en sorte de mettre une frontière nette et publique entre la pratique sportive et l'art martial.
Le paradoxe du karaté moderne est donc le suivant : celui qui a le plus contribué à faire connaître une discipline n'est pas nécessairement celui qui représente le plus fidèlement sa forme originelle.
Le succès mondial du karaté doit énormément à Funakoshi. Sans lui, il est probable que cette discipline n'aurait jamais connu une telle expansion.
Mais la mémoire martiale se doit de conserver la figure de Motobu, celle d'un homme attaché à une conception où le karaté n'était pas d'abord une activité éducative ou sportive, mais un art de combat.
Au fond, le débat entre Funakoshi et Motobu dépasse largement la question de savoir qui était « meilleur », il n'y a factuellement aucun débat possible sur ce fait.
Mais il se pose là une question plus profonde : que cherche le karateka au travers de sa pratique?
Est-ce que je recherche une éducation sportive ludique et sécurisée, dont la pratique me permettra de participer à des compétitions codifiées et encadrées ?
Ou est-ce que je désire apprendre un Art, exigeant, pouvant parfois être sec et rébarbatif, et dont la finalité restera avant tout l'efficacité et le développement personnel et spirituel?
Avec bien évidemment toute la remise en question, le Travail et l'investissement qu'il peut demander...
Il n'y a à mon sens pas de tension à avoir entre ces deux visions qui ne sont opposées que sur le papier.
L'une a offert au karaté sa vulgarisation sportive et sa diffusion mondiale.
L'autre permet à ceux qui le souhaitent de puiser en sa source et de revenir à son essence.
Bien qu'il n'y ai pas de comparaison possible entre les deux, c'est à mon avis dans ce compromis que se trouve toute la richesse de la pratique contemporaine du karate, pouvant s'adapter aux aspirations de chaque pratiquant, qu'elle soit sportive ou martiale.
Kyoshi Fabrice UHLMANN




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